Le handicap est-il prêt à un monde où la solidarité ne suffira plus ?
La solidarité nationale reste indispensable. Mais elle ne peut plus être l’unique horizon d’une politique du handicap confrontée aux crises, aux arbitrages budgétaires et aux transformations profondes de notre société.
Stéphane Bonvallet · Temps de lecture : 7 minutes
Depuis près d’un demi-siècle, la politique française du handicap s’est construite autour d’un principe fondamental : la solidarité nationale.
Ce principe a permis des avancées majeures. Des droits ont été reconnus, des prestations créées, des dispositifs d’accompagnement développés et l’accessibilité est progressivement devenue une obligation légale.
Cette évolution mérite d’être reconnue. Pourtant, une question me semble aujourd’hui incontournable.
Sommes-nous en train de préparer le monde du handicap aux défis des trente prochaines années, ou continuons-nous à répondre avec les outils du siècle précédent ?
Le monde a changé
Le contexte dans lequel sont nées les grandes lois sur le handicap n’est plus celui d’aujourd’hui.
La France fait désormais face simultanément à plusieurs défis :
- le vieillissement rapide de la population ;
- une dette publique élevée ;
- des dépenses de santé en augmentation ;
- des crises climatiques de plus en plus fréquentes ;
- des tensions géopolitiques qui réorientent une partie des investissements publics ;
- des besoins croissants en matière de sécurité civile, de souveraineté industrielle et de transition écologique.
Chaque nouvelle priorité sollicite les mêmes ressources publiques. Le handicap n’évolue donc plus dans un environnement où les financements peuvent être considérés comme acquis ou illimités.
Cette réalité ne signifie pas que les politiques du handicap disparaîtront. Elle signifie qu’elles devront probablement évoluer dans un contexte où les arbitrages seront de plus en plus difficiles.
L’illusion de l’attente permanente
Depuis plusieurs années, j’observe un mécanisme qui me préoccupe.
Une grande partie du débat public semble organisée autour d’une même logique :
- attendre une nouvelle loi ;
- attendre un nouveau plan gouvernemental ;
- attendre un nouveau financement ;
- attendre une nouvelle campagne de communication ;
- attendre une nouvelle conférence nationale.
Cette logique peut produire des avancées. Mais elle crée également une forme de dépendance.
Une communauté qui dépend presque exclusivement des décisions d’autres acteurs reste vulnérable aux changements politiques, économiques ou budgétaires.
Les signaux faibles existent déjà
Je ne pense pas que le problème apparaisse brutalement. Je crois au contraire qu’il se manifeste déjà à travers plusieurs signaux faibles.
Certaines ambitions affichées mettent longtemps à produire des effets concrets. Des réformes attendues suscitent parfois des déceptions ou se révèlent plus complexes que prévu. Les tensions sur les finances publiques deviennent un sujet récurrent.
Les pouvoirs publics doivent arbitrer entre des besoins multiples : santé, dépendance, climat, défense, vieillissement, logement, éducation.
Le handicap fait naturellement partie de ces arbitrages. Cette observation ne consiste pas à opposer ces politiques entre elles. Elle rappelle simplement une réalité : aucune politique publique n’évolue en dehors de son contexte économique.
Et si le véritable enjeu était ailleurs ?
À mes yeux, la véritable question n’est peut-être pas seulement : comment obtenir davantage de financements ?
La véritable question pourrait devenir : comment construire une communauté plus autonome ?
Une communauté capable de produire :
- ses propres données ;
- ses propres recherches ;
- ses propres entreprises ;
- ses propres innovations ;
- ses propres experts ;
- ses propres outils numériques ;
- ses propres modèles économiques ;
- sa propre capacité d’influence.
Autrement dit : passer progressivement d’une logique de dépendance à une logique de capacité d’action.
L’autonomie ne signifie pas l’abandon de la solidarité
Il serait faux d’opposer autonomie et solidarité.
La solidarité nationale reste indispensable. Les droits fondamentaux doivent être protégés. Les politiques publiques demeurent essentielles.
Mais une société mature ne repose jamais sur un seul pilier. Plus une communauté développe son expertise, sa production économique, ses capacités d’innovation et son influence, plus elle devient capable de défendre durablement ses intérêts.
L’autonomie complète n’existe probablement pas. En revanche, il existe différents niveaux de dépendance. Et chaque pas vers davantage d’autonomie renforce la résilience collective.
Changer de culture
Depuis plusieurs années, je défends une idée simple : le handicap ne devrait plus être uniquement perçu comme un sujet social.
Il devrait également être considéré comme un enjeu :
- d’organisation ;
- de gestion des risques ;
- d’innovation ;
- de souveraineté ;
- de données ;
- de stratégie ;
- de résilience territoriale.
Ce changement de regard modifierait profondément notre manière d’agir. Au lieu d’attendre en permanence des solutions extérieures, nous investirions davantage dans notre propre capacité à créer des réponses.
Une responsabilité collective
Je ne prétends pas détenir la vérité. Il s’agit d’une réflexion, fondée sur l’observation des évolutions de notre société.
Mais je suis convaincu d’une chose.
Si nous attendons que les difficultés deviennent visibles pour commencer à construire cette autonomie, nous aurons probablement pris du retard.
L’avenir du handicap ne dépendra pas uniquement des lois. Il dépendra aussi de notre capacité collective à produire des idées, des compétences, des entreprises, des technologies, des réseaux d’influence et des solutions concrètes.
La solidarité nationale restera indispensable. Mais elle ne devrait plus être notre unique horizon.
Peut-être est-il temps d’ouvrir un nouveau chapitre. Celui de la construction.
Pour aller plus loin
Sur ce site, je partage régulièrement des réflexions sur le handicap, les vulnérabilités, la résilience, les politiques publiques et les transformations de notre société.